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Pendant quelques mois je suis le manoeuvre d'un maçon. Nous remettons debout une ferme presque en ruine. Le béton m'inspire. Je commence par le couler dans des boites en plastique. C'est cette collection de petites choses en forme de pots de yaourts et autres qui engendre la grande série des Cylindres de Béton .

J'abandonne vite les moules industriels pour en fabriquer d'autres, plus grands et irréguliers. Je teinte le béton dans sa masse et en grave les surfaces de mille signes. J'incruste des croix et des rubans de fer, ainsi je couds ensemble les différentes coulées de béton.

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Il existe seize séries de sept cylindres chacune, cylindres reliés entre eux par un cordon rouge, et présentés en  "installation" sur un grand drap blanc, grossièrement tissé et effrangé, comme ceux dans lesquels on taillait les chiffons d'école qui servaient à essuyer la craie sur le tableau noir de la Communale

Le contraste entre le poids de l'ordinaire béton et la tendresse du linge orchestre  les éléments mobiles et les éléments fixes : dans la cour de la Communale, les platanes sont enracinés, solides et éternels, pendant que les petites filles qui virevoltent autour d'eux, sont  légères, tendres, et encore libres.

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Les CYLINDRES de BÉTON

(fait partie de la série des textes peints)

Au lever du jour, l'odeur et le goût brûlant du café réchauffent les mains. Ça commence comme ça tous les jours. On ressuscite une ruine, habitable à nouveau et loin de tout, avec des maçons silencieux ou de temps en temps sifflants. Rien d'autre autour de la ruine ressuscitée que le grand champ devant, qui descend à la rivière et, derrière, la montagne. Rien d'autre hormis les oiseaux et tout ce qui va généralement avec comme sons ou petits bruits. Et puis la pelle qui tourne le sable, le ciment et l'eau. Le béton avale le pigment, les ocres et autres, la poudre, la craie d'autrefois à la Communale. Les gros platanes, quatre, sont dans mon crâne, et par terre, la marelle de la terre au ciel est effacée, retracée par dessus le ciment rapiécé de la cours des filles : ciment gris clair sur ciment foncé, un, deux, trois, jusqu'à huit et c'est le ciel : une pause au ciel, brève, et retour, huit, sept, six, jusqu'à un et c'est de nouveau la terre.

Je trace dans le ciment des sillons, des failles et s'en échappent les platanes gros de tronc avec feuilles et moineaux qui me font de l'ombre où le soleil faisait mal, aussi. Des croix dans le ciment, aussi, des traits de fer parallèles, des points de couture, des ciments cousus ensembles et, des couleurs, aussi : de l'authentique rouille faisant son travail de traces qui s'en iront dans le temps.

Elève à la Communale, j'ai poussé à l'intérieur d'un platane, j'ai passé du temps enfermée dans son tronc, dense comme un béton coulé en cylindre. On a secoué sur moi des milliers de mots de couleur tombés en poudre de craie dans le chiffon du tableau, tout mou, carré et taillé dans un drap déchiré, tapant, effrangé, frappé d'usure, tout battu sur moi. Je suis un tronc. Je ne savais pas lire alors, comme un tronc, pas entre les lignes, mais comme un tronc de platane mille fois sali de poudre et gravé de tout, j'ai tout gardé en vrac et le ressors ici et là, d'une toile l'autre, d'un cylindre de béton et..., à venir.

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